François Labande fait partie des acteurs incontournables du milieu vertical français. Alpiniste, skieur, auteur de nombreux topos, écrivain, administrateur du Parc national des Ecrins, membre fondateur de l’association française de Mountain Wilderness …

Une interview exclusive pour Montagnes Reportages
Crédit photos : François Labande

Montagnes Reportages : Tu es originaire d’un milieu familial montagnard ?

François Labande : Pas vraiment, mes parents étaient archivistes et historiens. Mais nous avions une maison de famille dans la vallée de la Guisane, où j’ai toujours passé mes vacances d’été (trois mois à l’époque). Mes parents et mon oncle m’emmenaient marcher en montagne. J’ai fait mes premiers sommets à vaches à 7 et 8 ans.


Quelles ont été tes premières escalades ?

Je n’ai jamais cessé de grimper sur les sommets qui entouraient cette maison. Une amie de ma mère, Suzy Péguy, excellente alpiniste, m’a fait faire mes premiers pas d’escalade aux rochers du Bez où j’ai aussi été conseillé par Jules Bréchu. Première course en tête, les arêtes de la Bruyère, à 15 ans. Et à 16 ans j’ai pu faire un stage UNCM de 3 semaines au Monêtier (avec une dispense d’âge), où j’ai été initié par Germain Turc. Première Barre des Ecrins la même année avec Suzy.

Comment es-tu venu à écrire des topos d’alpinisme? Comment procédais-tu sur le terrain ?

Je prenais des notes quand je répétais des voies dures, parfois dans la voie (j’avais toujours papier-crayon sur moi), sinon tout de suite au retour. A l’époque j’étais en post-doc à Marseille et je fréquentais le CAF local. Son président Maurice Ramond était très intéressé par les topos remaniés que je lui montrais. C’est lui qui m’a mis en relation avec Lucien Devies qui cherchait un collaborateur pour prendre la suite des guides du massif des Ecrins. Je suis allé rencontrer Devies à Paris, on a échangé longuement et il m’a tout de suite donné carte blanche avec toute sa confiance.

Après ça, j’ai travaillé par courrier avec les alpinistes actifs et beaucoup avec les gardiens de refuge, et bien sûr en sillonnant tous les vallons du massif en répétant des voies.

Quels étaient les alpinistes qui t’impressionnaient à cette époque ?

J’avais mes références. La première, c’était Lionel Terray, avec qui j’ai eu le plaisir de grimper un jour dans les Calanques (j’avais 22 ans), dans la voie des Futurs Croulants. Il m’avait impressionné surtout par sa simplicité. Parmi ceux avec qui je me suis encordé, le meilleur sur le rocher était incontestablement François Guillot. Et puis je n’oublierai pas Royal Robbins, avec qui je me suis retrouvé (à deux cordées qui se suivaient, lui derrière !) dans la Ménégaux à l’aiguille de l’M un lendemain de gros mauvais temps. C’était sa première course en Europe, il bivouaquait sous la pluie à Chamonix et on l’avait accueilli sous notre tente avec sa femme ; il m’avait fait connaître Gary Hemming et j’ai toujours regretté de ne pas avoir pu grimper avec Gary comme a pu le faire mon ami Jean-Louis Joubert.

Enfin quand on était étudiants, on avait nos «héros de lectures», et celui qui a certainement exercé la plus grande fascination sur moi, c’était Hermann Buhl. J’ai eu le plaisir bien plus tard d’évoquer longuement ce personnage avec Kurt Diemberger, j’ai toujours regretté que son autobiographie n’ait pas été rééditée avec des images d’archives par Michel Guérin à qui je l’avais suggéré.

Parmi tous les innombrables massifs montagneux que tu as parcourus, y en a-t-il un qui fait davantage balancer ton cœur ?

Les Ecrins bien sûr. C’est «mon» massif, je contribue à le protéger en étant administrateur du parc national depuis 23 ans... C’est un massif resté authentique, dans lequel on peut trouver tout ce qu’un alpiniste peut souhaiter, y compris des enchaînements de folie (il n’y a qu’à demander à Christophe Moulin !).

Pour le ski de randonnée, j’ai un faible pour des massifs secondaires de Suisse comme les Préalpes fribourgeoises, qui sont très reposantes pour l’esprit. Je ne suis allé que rarement dans des massifs lointains, j’ai été séduit aussi bien par la Cordillère Blanche au Pérou que par le bassin du Baltoro au Pakistan.

Tu étais ingénieur et professeur de mathématiques… N’as-tu jamais été tenté à devenir guide de haute montagne ?

Une année j’ai tenté l’aspi, j’ai eu un zéro à l’épreuve de marche parce que j’avais pris des raccourcis et raté deux contrôles dont celui de Contamines ! Ensuite des circonstances liées à ma vie personnelle m’ont empêché de me représenter. Quand j’ai songé à nouveau à le faire, j’avais 29 ans et cette année-là il y avait une limite supérieure fixée à 28 ans !

Dans le milieu amateur, je suis entré au GHM et j’ai assuré par deux fois la production de la revue annuelle (les Annales à la fin des années 1980, puis Cimes de 2011 à 2015). C’était ma manière de garder le contact avec ce qu’on appelle parfois le «grand alpinisme», et au moins avec les jeunes alpinistes de talent.

Que t’ont apporté l’alpinisme, le ski et la montagne en général ?

Un style de vie, une philosophie de vie, même si j’ai toujours refusé de considérer qu’en montagne j’étais sur une île à l’écart de la société. Et puis la montagne m’a donné confiance en moi, dans différents domaines dont bien sûr l’exploration de mes capacités techniques, en ski surtout. Je repense à la dose de confiance que j’avais avec le matériel de l’époque, pour me lancer tout seul le jour de mes 48 ans dans la face nord du Pigne d’Arolla que j’avais remontée skis sur le sac depuis Arolla même... et la descendre ensuite ce qui à l’époque ne se faisait que rarement, il y a quand même du 55° en haut.

Mais c’est aussi dans le domaine de l’écriture que la montagne m’a apporté beaucoup. Je me suis écarté des topos pour écrire des essais, biographies, et je suis en ce moment dans un roman mêlant la montagne et les problèmes de société.

Es-tu conscient d’avoir fait rêver beaucoup d’alpinistes avec tes photos en noir et blanc de la nouvelle édition du guide Vallot ?

Beaucoup ? Je ne sais pas trop. Mais en tous cas deux alpinistes de premier plan que j’ai un peu fréquentés, Patrick Gabarrou et Jean-Marc Boivin, qui scrutaient avec attention mes photos pour découvrir des lignes nouvelles à parcourir. Ils s’intéressaient surtout aux photos publiées dans Grandes Courses (dont plusieurs ont été reprises dans le Vallot), et Boivin m’avait alors demandé des tirages grand format de certaines d’entre elles. Je travaillais avec un Hasselblad, ce n’était pas pour alléger le poids du sac mais le résultat était là !

Peux-tu nous rappeler le rôle de l’association Mountain Wilderness dont tu es l’un des membres fondateurs ? En quoi consiste ton travail ?

MW a été fondée dans son principe en 1987 à Biella en Italie, à l’initiative de Carlo Alberto Pinelli, j’étais l’un des six invités français (Tazieff, Gabarrou, Bernard Amy entre autres). Au début le slogan était «les alpinistes du monde entier prennent la défense de la haute montagne». Pratiquement, cette ONG a été créée d’abord en Italie (avril 1988) puis en France lors d’un grand congrès à Evian, qui avait fait couler beaucoup d’encre car on avait lancé l’idée d’un parc international du Mont-Blanc.

L’association s’est développée ensuite dans une dizaine d’autres pays avec plus ou moins de réussite. L’objectif était surtout de mettre un frein aux équipements lourds, mais aussi de faire prendre conscience des enjeux au sein de la communauté des alpinistes. A cet égard on peut considérer comme exemplaire l’expédition de MW au K2 en 1990, qui avait nettoyé complètement les camps de base et enlevé les cordes fixes sur l’éperon des Abruzzes, tout en initiant un partenariat avec les autorités du Pakistan pour introduire des règles écologiques dans ces vallées du Karakoram.

Une autre action internationale qui a sans doute été le plus grand succès de MW a été l’engagement des autorités grecques de renoncer à tout projet d’aménagement du mont Olympe (il existait en 1989 des menaces très sérieuses et très lourdes avec arasement du sommet entre autres). Mener cette action nous a pris cinq ans, j’avais la charge de la coordonner, en particulier avec les alpinistes grecs.

J’ai été très engagé de 1987 à 1995 (avec Tazieff d’abord puis Gabarrou et Alexis Long), puis j’ai passé le témoin. J’interviens parfois ponctuellement dans des débats publics au nom de l’association.

Comment va la montagne en 2016 ?

En France, si je me fie aux intentions et aux programmes des nouveaux présidents des régions Rhône-Alpes-Auvergne et PACA, on se prépare à des moments de conflits sur l’utilisation de l’espace, ces personnes ayant déclaré que le seul avenir des montagnes était d’équiper à outrance. Cela en ce qui concerne les choix de développement et les problèmes écologiques qui ne manqueront pas de surgir. C’est complètement en contradiction avec la tendance actuelle du grand alpinisme, qui se singularise par un plus grand dépouillement. Même en Himalaya, il me semble que les grosses expéditions commerciales sur les 8000 ont leur avenir derrière elles. Mais je peux me tromper !

J’ai suivi les derniers Piolets d’Or tout récemment à La Grave, ils ont marqué encore davantage que les années précédentes une volonté de simplicité, de sobriété. C’est encourageant pour l’avenir de l’alpinisme et aussi pour l’avenir des montagnes si l’on se fie à cet état d’esprit, partagé durant trois jours par les élus locaux.

Quels seront les prochains défis techniques à relever pour les nouvelles générations ?

J’en retiendrai un seul, il concerne le ski extrême : la descente intégrale, en style alpin et sans oxygène, du K2. Elle est possible, mais... je suis trop vieux pour me mettre sur les rangs !

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