Liv Sansoz a partagé pendant plusieurs jours une traversée collective d'une partie du massif des Ecrins dans le cadre du projet volontaire SOMMET(S) POUR LE CLIMAT. Elle nous raconte sa traversée, son engagement et aussi son inquiétude face aux bouleversements climatiques dont elle est aussi le témoin.
Liv nous parle également de son prochain projet avec Vanessa François.

Une interview exclusive pour Montagnes Reportages
Crédit photos : Liv Sansoz

Montagnes Reportages : Qui a initié le projet de Sommets(s) pour le Climat ?

Liv Sansoz : Les principales personnes qui ont initié et lancé ce projet sont toutes concernées par les bouleversements climatiques et pour certains impliqués professionnellement en tant qu’ingénieurs thermiciens dans la transition énergétique.
Il y a Vincent Legrand qui est le co-fondateur et directeur de l'institut du NégaWatt, Pascal Ferren, Serge Mang-Joubert, François Xavier Cierco. Ont suivi ensuite, Lara et Félicien Poncelet, Adrien Rodriguez, Emilie Gully, Julie Servien et Bruno Cédat. En ce qui me concerne, j'ai été contacté par Vincent Legrand par l'intermédiaire d'un ami commun qui est aussi ingénieur thermicien comme mon frère, du coup, je baigne dans ce milieu depuis pas mal de temps.
Autour de ce noyau dur, d’autres personnes se sentant concernées par les bouleversements climatiques nous ont contacté et l’équipe a grossi petit a petit.

Ces personnes pratiquent la montagne ?

Une grosse majorité pratique la montagne par loisirs. C'est d’ailleurs ce que j'ai trouvé finalement très courageux de leur part de se lancer dans une traversée de 21 jours sans vraiment faire d'entraînement avant.

Vincent Legrand avait-il déjà en tête ce projet depuis quelques années ?

Je pense que c'était dans sa tête depuis longtemps mais il ne savait pas forcément comment le mettre en œuvre.

Début d'année 2015, il s'est dit qu'il fallait cette fois qu'il lance ce projet et qu'on le mette en route. L’idée est venue de faire justement une traversée dans les Écrins avec un message à faire passer par rapport à ces bouleversements climatiques. Vincent connaît bien le massif des Ecrins.

Du 30 novembre au 11 décembre 2015 aura lieu à Paris et en France la COP21, (Conférence des Parties sur le climat). On s’est dit qu’il fallait vraiment que l'on fasse quelque chose en lien avec cet événement afin de faire bouger les choses à notre niveau.

Des personnes de l’équipe initiatrice ont-elles contacté des membres du gouvernement à ce moment-là ?

Par l'intermédiaire de l'institut des NégaWatt, certains ont contacté différentes personnes du gouvernement en leur envoyant notre Missive Climatique et en espérant les interpeller. L’idée n’était pas de faire de la montagne pour faire de la montagne mais d’utiliser les valeurs que l’on retrouve en montagne pour interpeller nos décideurs. Nous avons listé certaines des valeurs que l’on retrouve beaucoup chez les alpinistes comme l'engagement, l'endurance, la solidarité, le courage, la prise de décision,... COP21 : 21 jours de traversée : 21 valeurs. Ce sont ces valeurs-là qui manquent à nos décideurs pour sortir de l’immobilisme.

Et puis les montagnards sont les témoins directs de ces bouleversements climatiques. Il n'y a pas besoin d'avoir 150 ans de recul. On voit bien à vue d'œil comment les glaciers ont reculé et on peut facilement en témoigner.

Quelle partie de la traversée as-tu faite ?

J’ai fait la première semaine de traversée. On s’est retrouvé le dimanche 28 juin à la Bérarde et on a attaqué la traversée le lendemain. On avait juste décidé un circuit fixe la première semaine et ensuite les objectifs dépendaient des conditions.
C'était donc plus une traversée en étoile qu’une traversée du massif à la Lionel Daudet. On avait pris l'option bivouac pour la traversée pendant trois jours de la Meije jusqu'au pic Gaspard, ensuite on est monté au refuge Adèle Planchard pour rejoindre après la Grande Ruine.

Le samedi 4 juillet, nous sommes tous revenus à la Bérarde. Vincent Legrand et Pascal Ferren (la cordée « Vinscal » qui a fait l’intégralité des 21 jours de chevauchée) ont changé des affaires, refait les sacs et sont repartis le samedi soir. Je suis rentrée à Chamonix ce soir-là.

Faisiez-vous des observations sur le terrain ?

Pas vraiment pendant la traversée. Bruno Cédat s'est occupé de plusieurs interviews auprès de glaciologues. Dans la Grande Ruine, on a partagé l'ascension avec Cédric Dentant, le botaniste qui travaille au Parc des Écrins. J'ai fait cordée avec Seb Ibanez sur la traversée Meije Pavé Gaspard. Il est guide mais aussi enseignant chercheur au LECA (Laboratoire d’Ecologie Alpine). Seb recueillait de temps en temps des petits échantillons d'espèces végétales à des endroits où il ne s’attendait pas à en trouver.

Il faut préciser que le projet était assez gigantesque au départ, initié par des personnes qui travaillent plus de 10 heures par jour. Il nous aurait fallu une personne dédiée à plein temps sur ce projet mais ce n’était pas possible. Plein de choses n'ont pas pu se faire par manque de moyens humains et de disponibilité.

Une autre chose qu'on n'a pas pu mettre en place, était qu'il y ait plus de d'alpinistes connus associés au projet pour que l'on en parle plus dans les médias. On s'y est pris un peu tard à la préparation. On aurait dû commencer en automne.

Tu dis que le message n'est pas forcément passé chez certaines personnes…

Oui. Il y a beaucoup de personnes autour de moi qui m'ont dit : « C'est quoi ton projet sur le climat ? ». Ils avaient l'impression que c'était un groupe d'amis qui partait faire de la montagne alors que le message va bien au-delà. Ils ne comprenaient pas forcément que cela aille au-delà de la montagne.
Cette traversée est porteuse d'un message qui comporte les valeurs dont je parlais tout à l'heure. C’est cela que l'on veut montrer à nos décideurs. On a des solutions techniques au jour d'aujourd'hui. On sait aller vers la transition énergétique mais on n'y va pas avec une espèce d'inaction.

Ya-t-il une conscience réelle chez les gens ?

Je pense qu'il y a une conscience superficielle. Mais maintenant on ne peut plus rester dans ce superficiel. Par exemple, ce n’est pas simple de prendre le bus à Chamonix. Il n’est jamais à l'heure et tu as toujours plein de matériel à emmener. Mais il faut faire cet effort et quand tu rentres dans cette dynamique, tu en retires finalement une grande satisfaction. Tu te dis que ça fonctionne bien mieux que ce que tu ne croyais.

Me concernant, je prenais beaucoup l’avion. J’en avais conscience mais je ne faisais rien en quoi que ce soit pour changer ça. Depuis quelque temps je me suis vraiment posé la question. C’est certain qu’il faut vraiment faire un effort et se botter les fesses.

Je pense qu'on a tous une conscience superficielle et on n'arrive pas à rentrer dans l'effort. De toute façon, on est dans une société qui va vers le moindre effort possible. Quand tu discutes avec des guides maintenant, ils te disent que certains clients ne veulent plus faire d'efforts, ils voudraient faire le Mont-Blanc sans quasiment marcher.

A un moment donné, il faut tous que l’on se réveille afin de ne plus avoir cette conscience superficielle. Il faut passer un cap supérieur et si on fait tous cet effort ensemble, cela devient beaucoup moins dur.

Alors comment faire cet effort tous ensemble et avoir cette conscience collective ?

Il faut déjà qu'il y ait une chose qui se mette en place à un endroit et que tout le monde y adhère. Après, on pourra mettre une chose un peu plus importante en place, et ensuite encore une chose encore plus importante. Je pense qu'il ne faut pas avoir peur de commencer petit afin que ça se construise progressivement.

Quels sont les sous-projets du projet principal de Sommet(s) pour le Climat ?

Summeeting, un projet qui voulait rassembler dans plusieurs pays des alpinistes, pour faire au moins 21 sommets différents, sur les mêmes week-ends des 11, 12 juillet et 17, 18 juillet.
Ensuite, il y a toujours la possibilité de participer à un concours photo qui devrait se concrétiser par une exposition de ces photos.
On aimerait aussi qu'il y ait un maximum de personnes qui témoignent sur ces changements climatiques.
Il y a la missive climatique à signer qui sera envoyée à nos décideurs.
On peut aussi participer au projet en dédiant à Sommet(s) pour le Climat une course en montagne par l'intermédiaire de la plate-forme web Camp to Camp.

Attends-tu quelque chose des gouvernements ?

On peut être effectivement déçu, mais ça ne peut passer que par eux. Ce sont eux qui décident les choses. Effectivement, cela fait 20 ans et même plus que l'on parle du climat et rien ne bouge. En 2016 ce sera la même chose et en 2017 surement encore pareil, et c'est bien là que ça bloque. C'est pour cela que l'on a envie de dire qu’il n'y a pas de montagnes infranchissables et qu’il n'y a pas de choses insurmontables dans la transition énergétique. Maintenant il faut prendre la décision d'y aller et se lancer.

Tu parcours le massif du Mont-Blanc depuis pas mal d’années. Constates-tu effectivement ces dérèglements climatiques ?

Je ne pense pas que ce soit propre au massif du Mont-Blanc, les saisons sont moins marquées qu’avant. On peut avoir un mois de février vraiment chaud, un hiver sec et un printemps pendant lequel il neige jusqu’en juin... Et puis ce début d’été était vraiment particulier avec la canicule. Dès le début juillet, une crevasse s’est formée en travers de l'arête de l'aiguille du Midi à 1,50 m du portillon. Et au 15 juillet la montée au Tacul n’était plus possible sans échelles, ce qui reste rare.

Et dans les Ecrins justement ?

Toute la journée, on entendait des séracs et des pierres qui tombaient. On était le 3 et 4 juillet au couloir d'accès du Col de la Casse Déserte qui nous a permis de rebasculer sur la Bérarde. Il était en terre et parpinait le matin. Cédric Dentant était au même endroit l'année dernière en août et nous a dit que le couloir était en neige. Remonter un couloir avec piolets et crampons, dans la terre et les cailloux, c’est quelque chose que je n'avais jamais fait !

De mémoires de guides, sais-tu s'ils ont déjà connu ça ?

Il paraît qu'il y avait une petite crevasse sur l'arête de l'aiguille du Midi l'année de la canicule en 2003. Que certaines crevasses ne passent plus ailleurs et qu'ils aient mis des échelles, oui c'est déjà arrivé mais sans doute pas au 15 juillet. A Chamonix pas mal de courses sont devenues dangereuses à cause des chutes de pierres.
Je suis allé récemment au Cervin, et à quatre heures du matin ça tombait de tous les côtés. A quatre heures du matin, pas à deux heures de l'après-midi !

Parles-nous maintenant de ton nouveau projet avec Vanessa François

Après le projet d’El Cap au Yosémite, Vanessa a eu comme idée de grimper le sommet du Grand Capucin, un sommet à la maison, à Chamonix. C'est aussi une des plus belles faces du massif à grimper en rocher. On a encore pas mal de travail pour préparer ça car il y a des problématiques différentes au Yosémite.

La paroi d'El Cap au niveau de Zodiac était très raide, alors qu'au Grand Cap, il y a des parties pas très raides où on va utiliser une chèvre pour repousser Vanessa de plusieurs mètres du rocher pour faciliter sa progression. Si Vanessa est contre le rocher, il y a du frottement et cela devient plus dur pour elle d’avancer et puis il y a le risque qu’elle se blesse avec une écaille ou autre.

Combien de personnes serez-vous ?

Il nous faut quatre personnes en paroi avec elle, plus une personne qui assurera le caméraman. On aura aussi besoin d'aide pour acheminer du matériel sur le glacier. Il y aura au moins une journée de portage de matériel avec deux allers-retours, ou deux jours avec un aller-retour. Il y a donc une approche sur le glacier qui change par rapport à la marche d’approche du Yosémite et ce n'est pas rien. Il y a des crevasses et la rimaye à passer au pied de la paroi. On a trouvé un système de tyrolienne qui marche pour Vanessa. Il y aura aussi l'altitude à prendre en compte et le fait qu'il fera frais à cette saison.

Combien de jours va durer l'ascension ?

Cela se fera sur quatre jours. Un premier jour de tractage de Vanessa sur le glacier, un jour où l’on fera un maximum de longueurs, une nuit en paroi sur les portaledges et le lendemain ce sera le sommet, la descente en rappel et le retour au camp de base. Un quatrième jour pour le tractage et le retour sur Cham.

Retrouvera-t-on des personnes de l'aventure d'El Cap à bout de bras ?

Oui. Il y aura Fabien Dugit qui était avec nous au Yosémite. Marion Poitevin ne peut pas venir parce qu'elle attaque l'école de police chez les CRS, donc on ne retrouve pas la même équipe comme cela aurait été l’idéal. En revanche, Cédric Lachat, grimpeur de haut niveau et compagnon de cordée de Fabien nous rejoint pour cette aventure. Cédric est aussi un grand spécialiste en spéléologie et il arrive avec des idées différentes qu’il va nous falloir tester les deux dernières semaines d’août.

Paul Robach, professeur à l'ENSA et guide de Haute Montagne fait aussi partie du projet. Ensuite il y aurait certainement des jeunes de Chamonix (Maxime et Oona) qui viendraient comme lorsque l’on a fait le bivouac en paroi au grand Gendarme des Cosmiques. Pas mal d’autres personnes nous ont dit qu’elles viendraient pour le tractage et l’acheminement de matériel. Tout le monde n’est pas dispo en même temps alors cela va demander un peu d’organisation dès que l’on décidera de le « GO ! » pour le projet.

As-tu déjà voulu être guide de haute montagne ?

Quand j'avais 15 ans, je lisais plein de livres de montagne et je voulais être guide de haute montagne.
Mais c’est quand même un métier hyper dangereux, très physique et difficile pour une femme. Si tu as 25 ans tu peux te lancer mais j'en ai 38 cette année et ce n’est donc pas maintenant que je vais m'engager dans une formation. Je pense que ton corps encaisse moins que lorsque tu es jeune. Mais c’est un super beau métier et je crois que c’est surement le plus beau métier du monde.

> Le site web de Sommet(s) pour le Climat ici

> Le site web de Liv Sansoz ici

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