Thomas Bourdis, Martin de Coudenhove, Caroline Domergue, Colin Laubry et Florian Vecchione sont les cinq étudiants de la promotion 2013 de Supinfocom Arles (maintenant MOPA) qui ont réalisé le film d’animation : Ascension. Ce film a raflé des dizaines de Prix prestigieux dans des festivals du monde entier…

Une interview exclusive pour Montagnes Reportages
Crédit photo et stills : Team Ascension

Montagnes Reportages : Présentez-vous !

Colin : Bonjour, je suis Colin Laubry, je viens du sud de la France. Je suis Technical Director chez Illumination Mac Guff à Paris, un gros studio de long métrage (qui réalise par exemple Moi Moche et Méchant, Minions...). Je pratique la montagne depuis tout petit. Je pense de plus en plus à varier mes activités professionnelles en pratiquant la montagne en tant que guide.

Sur Ascension, je me suis occupé en partie, de concevoir l'histoire, de programmer des outils pour simplifier la production, le rigging de René (handicapé) et Gaston (le guide), la création des parois rocheuses (hors paysages), la simulation des vêtements, la création du plumage du gypaète et le compositing.

Thomas : Bonjour ! Je m'appelle Thomas Bourdis, je viens de Savoie. Je travaille actuellement en tant que Lighting TD chez MPC, un studio de VFX, où je travaille sur des longs métrages comme par exemple Cendrillon, Exodus ou Les 4 Fantastiques. Je suis né en Savoie, à Aix-les-Bains, et je pratique le ski et la randonnée depuis très jeune (enfin pratiquais, n'ayant plus beaucoup de temps depuis mes études.)

Mes rôles sur Ascension ont été de co-réaliser le film, de créer les matériaux (neige, roche, vêtements, etc.), d'éclairer nos scènes et de créer les ambiances lumineuses, de rendre les images. Je me suis également occupé de créer les montagnes d'arrière plan, et la majeure partie des plans de la montagne (celui du début par exemple).

Caroline : Moi c'est Caroline Domergue, je viens de la région parisienne. Je suis en ce moment infographiste chez Disney Channel à Paris, je travaille sur les habillages TV, AAP, bilboard... pour les chaînes du groupe. Je suis depuis toujours passionnée de peinture, dessin, dessins animés. Avant de me rediriger vers le monde de la 3D, j'ai fait une licence d'architecture à Paris-Val de Seine.

Sur Ascension j'étais principalement animatrice principale et directrice artistique avec Florian. Je me suis occupé des designs de la statue, de l'oiseau et des backgrounds. J'ai participé à l'élaboration du scénario et du story-board, j'ai modélisé la statue et l'oiseau, riggé l'oiseau. J'ai animé le film aidée de Martin et enfin j'ai monté une partie du son.

Florian : Je m'appelle Florian Vecchione, je viens d'Aix-en-Provence. J'ai récemment travaillé dans divers studios de publicité parisiens comme Digital Banana ou Unit Image en tant que FX artist. Je suis moi aussi adepte du ski dans les Alpes depuis tout petit.
J'ai aussi co-réalisé Ascension et j'ai eu le rôle de directeur artistique ainsi que de story-boarder durant la pré-production. Je me suis occupé du design des deux alpinistes, du color board et de l'illustration des décors et autres images clés du film avec Martin et Caroline. Pendant la production j'ai modélisé les personnages avec Thomas et je les ai texturé. Pour finir j'ai été FX artist, réalisant les explosions de neige ainsi que les traces dans celle-ci.

Martin : Je m'appelle Martin de Coudenhove. J'habite à Paris et je travaille actuellement pour différents studios comme Wizz ou Cube Creative ou encore dans une société de production de documentaire (Scientifilm).
Sur Ascension je me suis d'abord occupé de la pré-production. J'ai remanié les premiers scénarios avec Colin et j'ai créé avec Florian un story-board. Ensuite, je me suis occupé de la réalisation, du montage, du rythme du film. Je me suis également occupé de l'animatique, c'est-à-dire du placement des caméras par rapport aux décors, et définir les intentions d'animations. J'ai également fait une partie de l'animation sous la supervision de Caroline et je me suis également occupé du montage son.

On peut s'imaginer que certains d'entre vous pratiquent la montagne quand on voit le réalisme des scènes ?

Effectivement, Thomas habite proche d'Annecy et fait du ski et de la randonnée. Colin est aussi un pratiquant de la haute et moyenne montagne. Nous avions donc tous les deux une habitude des paysages de montagnes, des lumières, couleurs et ressentis dont nous avions besoin pour créer ce sentiment de réalisme. Nous nous sommes beaucoup appuyés sur nos propres photos, ou celles de nos familles pour déterminer quelles gammes de couleurs nous allions utiliser pour les différents moments du film.

La montagne dans le film existe vraiment ?

A la base nous voulions faire évoluer nos personnages sur un sommet existant mais très vite nous nous sommes rendus compte que pour des besoins techniques et scénaristiques, nous devions inventer un sommet et créer une topologie adaptée aux séquences du film. Nous avons fait l'inverse d'une aventure en montagne où l'homme s'adapte au terrain, nous avons adapté le terrain aux aventures de René et Gaston. Nous nous sommes cependant beaucoup inspirés de différentes montagnes existantes comme l'Everest et le Cervin.

Quelles ont été les motivations pour faire un film d'animation sur la montagne ?

L’idée originale est venue de Colin et sa passion pour la montagne. Dans notre métier, pouvoir réaliser un film sur un sujet qui nous tient à cœur est assez rare. Nous en avons donc profité pour faire ce film de fin d’études. Colin avait envie de faire un film spectaculaire, de pouvoir utiliser les nouvelles technologies d'animation pour essayer d'avoir un certain réalisme et être le plus immersif possible. Le tout mélangé à de l'humour noir.

L’idée de la perte des prothèses est venue après avoir vu un documentaire sur les alpinistes handicapés qui gravissent des sommets. Pour nous, ça a été un vrai challenge de réussir à faire rire sur un sujet aussi sérieux, dramatique qu'est la montagne. Nous en avons profité pour aborder des thématiques comme la Foi (à la fois au sens religieux et non religieux), le courage, ne jamais abandonner ou encore le mythe de Sisyphe qui est a l'image de chaque montagnard. Comme disait Albert Camus : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Comment s'est construite l'histoire du film ?

L'histoire a évolué tout au long de la production du film et chacun de nous a apporté quelque chose. Mais initialement, la base a été conçue par Martin et Colin. Au départ l'histoire devait se dérouler de nos jours avec des alpinistes contemporains et leur matériel ultra moderne. Mais très vite nous nous sommes rendu compte qu'il manquait un « quelque chose » d'authentique. C'est là que Colin s'est souvenu des Saintes Vierges des Alpes sur lesquelles on pose des relais ! Comme celle que l'on peut trouver en haut des Drus.

La nouvelle de Sylvain Tesson dans son livre Vérification de la porte opposée nous a permis de confirmer cette piste. Une fois ce fil rouge validé nous avons dû transférer tout notre univers au début du 20e siècle. Florian et Caroline ont travaillé sur les nouveaux designs des personnages et ont donné naissance à René, Gaston et la Sainte Vierge.

Après beaucoup de temps de réflexion nous avons décidé d’intégrer un nouveau personnage : le gypaète barbu. Déjà pour son historique de mauvaise augure qui s'adapte à merveille à notre histoire et aussi parce qu'il nous permettait de casser la linéarité de notre histoire, d'ajouter des éléments comiques.

Quelle technique d’animation avez-vous utilisé ?

Nous avons utilisé la technique d'animation 3D et la création d'images de synthèses. C'est ce que nous apprenons à faire durant notre scolarité à l’école Supinfocom Arles (maintenant MOPA).

Quelles sont les différentes étapes d'un film d'animation ?

Il y a trois grandes étapes dans la création d'un film d'animation : La pré-production, la production et la post-production. Chacune de ces étapes se divisent en de nombreuses sous étapes.
Durant la pré-production nous allons concevoir le scénario, le story-board, le design des personnages, faire des recherches graphiques pour les différentes ambiances... Lorsque toutes ces étapes sont a peu près validées (parce qu'elles peuvent évoluer tout au long de la production) nous pouvons passer à la production.

La production est la partie la plus longue. Plusieurs étapes se font en parallèle. C'est durant cette étape que l'on fait une animatique 3D : la fabrication « brouillon » en images de synthèse du story-board pour nous permettre de travailler le timing, le montage, les cadrages et donner les premières intentions. Nous fabriquons les personnages et tout autre objet en 3D, on peint leurs textures et créons leurs matériaux. Une fois les personnages terminés nous faisons ce que nous appelons le rigging : c'est le fait de créer le « squelette » des personnages pour qu'ils puissent être manipulés.

Puis nous passons à l'animation où nous créons le mouvement, les expressions, le caractère apparent des personnages presque images par images. Enfin, nous passons à une étape d’éclairage où nous plaçons des lumières pour donner vie à nos différents plans, créer des ambiances et une atmosphère. A la fin de cette phase, nous « rendons » les images, c'est à dire que nous lançons les calculs qui permettent de transformer nos scènes 3D en images 2D.

La dernière étape est la post-production : c'est la finalisation du film. Nous faisons le montage final ainsi que le compositing, l'étape qui permet de retravailler les images, de les corriger, et de donner de nouvelles intentions pour embellir encore un peu le film.
Une fois « composité », le film passe en étalonnage vidéo, nous corrigeons plan par plan les différences de colorimétries, les faire correspondre entre chaque plan, et en mixage son où nous réévaluons le niveau sonore de chaque piste de bruitage ou de musique. Enfin vient la conformation du film aux différents codages pour les différents types de lecture : salle de projection, dvd, internet...

Comment vous êtes vous documentés pour les costumes, le matériel d'alpinisme ?

Pour ce qui est des costumes nous avions un film référence que nous avons regardé en boucle c'est Duel au sommet basé sur l'histoire vraie de Toni Kurz et Andreas Hinterstoisser sur l'Eiger. Ce film correspondait exactement à la période que nous voulions, et nous a inspiré pour beaucoup de plans de notre film. Quelques photos d'articles de Vertical magazine ainsi que des images d'archives nous ont bien aidé également.

Combien de temps s'est passé entre les premières esquisses et la réalisation finale ?

En tout la production du film a duré un an et deux mois. Pour vous faire une idée voici quelques chiffres : 19 000 heures de travail à 5, 2 mois de calcul sur 20 ordinateurs, 11 000 images définitives calculées, 4 To de stockage.

Quelles ont été les difficultés à affronter pour ce projet ?

Beaucoup de difficultés ont été rencontrées lors de la conception de l'histoire et du story-board, nous avons dessiné plus de 1500 vignettes ! Réussir a être drôle et maîtriser un certain rythme pour pas diluer le comique a été un vrai challenge pour nous. Le design de la Sainte Vierge a été dur à trouver : elle devait être belle et gracieuse mais devait garder un potentiel comique. Nous avons aussi passé beaucoup de temps à créer la montagne principale, la rendre réaliste et impressionnante.

Quel type de matériel informatique, ordinateur, logiciels, avez-vous utilisé ?

Durant la création du film nous avions tous un, voire deux, postes de travail assez puissants pour les détails techniques : des Xeon Quadcore avec une quinzaine de gigas de RAM et des cartes graphiques puissantes. En plus, nous avions une Render Farm, qui est l’équivalent d'une vingtaine de machines, sur laquelle nous envoyions tous nos calculs. Nous avons utilisé un gros bouquet de logiciels mais les principaux ont été 3ds Max pour la modélisation, le rendu (lumière, matière...) et certains FX, Maya pour le rigging et l'animation, Vue pour la création des montagnes, Zbrush pour la sculpture digital (création des détails des personnages, des parois rocheuses...) et Nuke pour le compositing.

Le film a été primé des dizaines de fois dans des festivals du monde entier. Vous vous attendiez à un tel succès ?

Pour nous c'était « quitte ou double », vu les sujets abordés, le film aurait pu être un échec total. Nous en avions conscience tout le long de la production mais cette peur s'est envolée lors de la première diffusion en cinéma lorsque toute la salle s'est mise à rigoler. Un grand moment de plaisir. Nous savions que nous serions sélectionnés dans beaucoup de festivals, les films de notre école étant souvent appréciés, mais nous n’attendions pas à recevoir tous ces prix.

> Le site web du film Ascension ici

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