Le guide et himalayiste Yannick Graziani évoque ses débuts d’escalade avec ses copains du sud. Puis ses rencontres déterminantes qui vont le mener plus tard sur les plus hautes cimes de la planète…
Une interview exclusive pour Montagnes Reportages

Crédit photos : Yannick Graziani

Montagnes Reportages : Tu es natif de quel coin ?

Yannick Graziani : Je suis originaire de Nice, de Tourettes-sur-Loup exactement. J’ai fait mes études à Nice et un peu à Chambéry. Mon père était horticulteur. On habitait dans l’arrière-pays niçois où c’était plus ou moins la campagne. La nature était importante pour nous et on allait se balader un peu dans le Mercantour, mais personne ne pratiquait des sports de montagne dans ma famille.


A partir de quand tu as décidé d’en faire ton métier ?

Ça m’est venu quand je grimpais à l’époque avec Stéphane Benoist. On s’est rencontré au Baou de Saint-Jeannet car il habitait là-bas. J’avais vingt et un ou vingt-deux ans. J’étais à l’université mais je ne faisais pas grand-chose. Un jour Stéphane m’a dit qu’il y avait un test qui permettait de rentrer dans une équipe Jeunes de la fédé : « Si tu l’as, tu vas pouvoir passer le probatoire de l’aspi ! ». Ça a alors fait tilt chez moi alors que je ne savais même pas ce qu’était ce métier. Je ne connaissais pas le milieu des guides et j’étais sûrement un peu naïf car je faisais ça comme un total amateur. Je faisais une fac d’histoire-géo mais je zonais et je n’étais jamais là. Je ne me sentais pas personnellement devenir prof alors je me suis alors dit que je pouvais peut-être devenir guide.

Vous grimpiez entre copains ?

On était un groupe de trois ou quatre copains d’ici qui faisait surtout des voies dans les Ecrins, dans les Alpes, dans le Verdon, mais pas trop à Chamonix. J’y grimpais quand même mais avec d’autres copains parisiens. Avec Stéphane, on allait faire des grandes voies dans le Vercors.

Tu avais des idoles à cette époque ?

A chaque fois que j’allais chez des copains, il y avait souvent des bouquins qui trainaient. J’avais lu Messner, Greg Child, mais ce n’était que de la lecture et je n’avais pas vraiment d’idoles. Ensuite, je voyais des ascensions telles que celles de Loretan et Troillet mais je n’y connaissais rien à l’époque, je ne comprenais pas, j’étais trop jeune.

Quel a été ton cursus de guide ?

J’ai fait un cursus « normal » sauf que je me suis fait virer deux fois. Ils s’attendaient à voir arriver un mec avec une démarche professionnelle ce qui n’était pas le cas. Les mecs ne m’ont pas capté. Je me suis donc trouvé dans ce cursus un peu par hasard.

Tu avais déjà des idées sur ce que tu ferais par la suite ?

Non. J’ai appris mon métier sur le tas dès que j’ai eu mon diplôme. C’est bien de grimper avec les copains mais ce n’est pas forcément la même chose quand tu es guide et que tu amènes des gens. Garder le coté amateur, oui, mais il faut être pro pour assurer les gens comme il faut, et trouver des voies qui leur correspondent. Tout ça n’est pas évident mais je pense qu’on est tous pareils et qu’on apprend finalement son métier sur le terrain. Je me suis installé provisoirement à Chamonix l’été pour faire une saison estivale et hivernale, et ensuite je m’y suis installé définitivement. Je me suis dit que pour faire ce métier, c’était peut-être la meilleure solution de vivre ici. Je suis à Chamonix depuis quinze ans maintenant mais j’aimerais bien revenir dans le sud.

Quels types de courses fais-tu avec tes clients actuellement à la Compagnie des guides de Chamonix ?

Ce sont plutôt des courses un peu au-dessus du niveau « normal ». Ce ne sont pas des courses de débutants. Je connais bien mes clients ainsi que leur niveau. L’été, certains sont intéressés pour aller faire la face nord des Grandes Jorasses. Là, ce n’est jamais gagné à cause de la météo. C’est toujours un peu galère d’organiser ce genre de choses.

Comment a commencé cette passion pour les sommets himalayens?

J’ai fait ma première expé vers l’âge de vingt-six ans dans les Andes. J’étais curieux de voir ce qui se passait d’aller à 6000m d’altitude. Ça a été la première étape avant d’aller en Himalaya. J’avais déjà beaucoup grimpé des voies techniques dans les Alpes comme les Grandes Jorasses, etc. En Himalaya, ce qui m’a attiré est le fait que j’étais juste dans un endroit complètement vierge, plus difficile, avec plus de challenge, plus intéressant sans oublier le voyage. Au début, je n’avais pas d’ambition spécifique pour aller en très haute altitude. J’ai juste eu l’occasion d’y aller avec mon copain Christian Trommsdorff - avec qui j’étais au stage de guide d’ailleurs. Il m’a proposé de partir avec lui. Je lui ai dit que je n’avais pas d’argent car j’étais en train de faire mon stage. Il m’a proposé de payer notre billet d’avion ainsi que tous les frais sur place, et de le rembourser plus tard. C’est comme ça qu’on est allé dans la région de l’Everest ensemble en 1997, 1998 et qu’on a grimpé plein de trucs, avec déjà notre idée de grimper en style alpin. On faisait des sommets un peu à vue. J’ai tout de suite bien accroché. Par la suite nous sommes partis avec Patrick Wagnon [la cordée TGW] et on a grimpé huit ans ensemble.

Tu évoques souvent ton côté amateur en Himalaya. Ça signifie quoi ?

Je veux dire qu’on finance - encore même maintenant comme la dernière en Annapurna - nos propres expés. On n’attend pas du fric qui tombe des sponsors ou autres. En général, on discute entre copains et à un moment, on se dit, allez… on y va ! La première fois que je suis allé à 8000m au Makalu ou à l’Everest, j’ai financé ma propre expé par l’argent que j’avais gagné en hiver.

 

L’Himalaya a été une belle expérience ?

Oui. Et je suis surtout vraiment tombé sur des proches qui étaient des gars supers.

As-tu maintenant pris un peu de recul par rapport à ta dernière expé en Annapurna ?

Oui, plus ou moins et je me dis que j’ai un peu sauvé la vie de mon copain [Stéphane Benoist]. Après, ça faisait trois fois que j’y allais et je connaissais un peu la difficulté de la chose. Après coup, je me dis que je ne pensais même pas réussir. Avec le recul, je me dis que pour avoir ce genre de passion forte, il faut beaucoup de temps, beaucoup d’énergie, et faire beaucoup de concessions dans sa vie. C’est sûr qu’il faut avoir quand même pas mal de volonté.

Tu comptes retourner là-bas ?

Oui, bien sûr. Après, je n’ai pas forcément envie de faire des choses plus dures car ça m’a l’air un peu compliqué mais je sais qu’il y a des montagnes que j’aimerais bien grimper.

Comment va Stéphane actuellement ?

Il s’est fait de nouveau opéré de la main gauche. Ils ont encore coupé des petits bouts de doigts, mais pas beaucoup. Il a subi sa dernière opération. Maintenant, il marche en montagne, il skie aussi. Il va lui falloir du temps pour récupérer un peu. Mais c’est sûr qu’il va regrimper et continuer son métier. Par contre c’est assez clair pour lui qu’il ne retournera pas grimper sur des sommets à 8000m.

Tu as subi aussi des petites gelures ?

Oui, mais pas très grave finalement. C’est guéri depuis janvier.

Des nouveaux projets à long terme ?

Pas vraiment pour le moment. Quelques petites choses à régler et on verra après.

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