Jean René Minelli est guide et auteur de nombreux ouvrages sur la montagne. Il a sorti récemment un topo-guide "Ecrins 4102 m, 7 voies pour le Dôme et la Barre" qu'il nous présente ici, suivi d’une interview de François  Damilano qui anime JMEditions avec Françoise Rouxel.

Une interview exclusive pour Montagnes Reportages
Crédit photos : Jean René Minelli

Montagnes Reportages : Tu es originaire d’où ?

Jean René Minelli : Je suis grenoblois. Je me suis installé dans l’Oisans en 1979. Dans la famille il y avait une culture montagne nature mais elle n’était pas tournée vers l’alpinisme, plutôt vers un peu de ski de rando, un peu d’escalade et de la randonnée pédestre.

Quel est le déclic qui t’a rapproché vers la montagne ?

Le déclic a été de voir ces montagnes lors des randonnées familiales qu’on faisait autour de Grenoble, dans le Belledonne ou le Vercors... puis après suite à la lecture des bouquins de notre bibliothèque. J’avais été aussi très impressionné par une conférence de René Desmaison dans le cadre des conférences Connaissances du monde. Je me suis dit à ce moment-là que ça serait sûrement ma vie. J’ai su ça très jeune en fait.

Il y avait déjà des alpinistes qui t’impressionnaient à cette époque ?

Oui. J’avais lu du Desmaison, Terray, Bonatti... il y avait aussi les grimpeurs locaux dont je commençais à entendre parler puisque je m’intéressais à l’escalade, comme Georges Nominé, Vartanian, Allera... A quinze ans, j’ai fait mon premier stage d’alpinisme au centre alpin de la Bérarde qui était tout nouveau. Ça a été une révélation quand j’ai revu la vallée du Vénéon. Je me suis alors dit que j’aimerais bien faire ma vie dans ce coin-là et devenir guide. A seize ans, je grimpais et je skiais avec des compagnons de collège et de lycée. On partait d’ailleurs un peu « à l’arrache » et on avait peur de rien. On grimpait dans les grandes falaises du Vercors où on engageait pas mal. On répétait des voies déjà correctes dans Archiane, le Glandasse, dans tout le balcon est du Vercors, en Chartreuse… Je faisais aussi du ski de couloir avec un niveau bien moyen (rires). J’ai eu la chance d’avoir tout un réseau de copains dans le cadre du lycée de Vaucanson avec quelques adultes qui étaient un peu référents comme Claude Albran qui était prof de gym et qui animait une section montagne escalade. Il nous a appris les fondamentaux et a fait en sorte qu’on ne se tue pas (rires). Après le stage à la Bérarde, j’ai été assez vite au top au niveau de ma liste de courses. J’ai donc présenté le diplôme très tôt et suis devenu guide à 24 ans.

Tu t’es installé en montagne à ce moment-là ?

J’avais un peu de famille qui habitait Auris en Oisans. Dans le cadre des activités de la station, je bossais au début comme accompagnateur. J’ai ensuite commencé une formation en ski et je faisais l’homme à tout faire, l’école de ski l’hiver et l’accompagnement de gens en randonnée pédestre l’été. Assez vite je me suis rendu compte que l’enseignement, le contact avec les clients me plaisaient bien mais que l’environnement social d’une station et son contexte n’étaient pas fait pour moi. J’ai donc cherché à fuir les stations et je me suis installé à Ornon dans la petite vallée de la Lignarre en Oisans où je vis toujours actuellement. Là, j’ai compris qu’il fallait que je sois autonome dans l’organisation de mon activité. J’ai créé un premier gîte. Je me suis rendu compte que vivre en montagne, accueillir les gens et les emmener, était un projet bien consistant qui correspondait bien à ce que j’avais envie de vivre. C’est quelque chose que j’ai toujours maintenu et que j’ai fait progresser toutes ces années de façons différentes en fonction de mon contexte personnel. En 1991, avec Paulo Grobel et son épouse, on a créé une école d’alpinisme qui s’appelait Passages. Ça a été la porte ouverte pour commencer à faire du partenariat avec les marques, l’occasion aussi de travailler pour des grosses agences sur des séjours, l’ouverture vers les expés... Aujourd’hui j’ai récupéré une partie de cette expérience-là pour fonctionner de façon plus individuelle maintenant.

Quels types de courses fais-tu avec tes clients ?

Je suis très attaché au massif des Ecrins. J’y ai pratiqué beaucoup d’alpinisme traditionnel que j’exerce encore d’ailleurs notamment l’été. J’ai fait beaucoup de cascades et de ski de rando dans ce massif. Ma clientèle est comme moi, elle commence à vieillir aussi. Elle cherche maintenant des massifs avec des hébergements plus corrects et peut-être une montagne moins difficile. Mais je me suis toujours attaché à être un généraliste ; du grand alpinisme l’été, de l’escalade en intersaison, du grand raid à skis l’hiver, de la cascade, de la formation pour des clubs... Depuis huit ans maintenant, je fais aussi de la formation continue en recyclage professionnel pour les guides. Je suis un peu « touche à tout », ce qui fait que je suis en activité toute l’année.

D’où te vient cette passion pour les montagnes de l’Oisans ?

J’ai entrepris l’exploration du massif en faisant d’abord des grandes classiques, des grandes voies incontournables et des grandes faces nord un peu engagées. Je me suis rendu compte que le massif avait une mauvaise image au niveau du rocher mais qu’il y avait quand même des choses extraordinaires à faire dans tous les niveaux d’ailleurs. Je me suis attaché à découvrir pour moi dans un premier temps et ensuite à le faire partager. Ce que j’aime ici ?... c’est un massif où il faut un peu s’engager, où il n’y a pas non plus une énorme affluence. On peut être dans des coins vraiment tranquilles. C’est une des caractéristiques de l’Oisans où l'on peut facilement se paumer sans être très loin.

Les voyages lointains t’intéressent aussi ?

Oui. J’ai essayé de naviguer en alpinisme et en voyages escalade dans tous les massifs lointains. Je suis allé en Amérique du Sud faire sept campagnes avec un client, une ouverture sur l’Himalaya où j’ai fait quelques gros sommets en dehors des modes. Voilà le type de montagnes que je pratique et puis l’hiver je fais beaucoup de raids à skis avec des destinations très variées.

Il y a un petit noyau de personnes avec qui tu grimpes régulièrement ?

Dans ma clientèle, il y a des personnes avec qui je fais de la montagne depuis vingt-cinq ans et qui sont vraiment devenues des amis. Mais il y a aussi ma famille. Aujourd’hui, ma femme, mes enfants pratiquent aussi la montagne, donc j’en fais avec eux même si ce n’est pas régulier et ils font partie de mes compagnons de voyage et de cordée que j’apprécie particulièrement. Et puis en amateur avec les copains, c’est un peu en pointillé. Il y a quelques personnes avec qui je grimpe mais c’est plus difficile à maintenir. Je fais aussi quelques sorties avec mes collègues du bureau des guides de la Bérarde avec qui j’ai une vraie histoire de relation.

Qu’est-ce qui t’a motivé de commencer à rédiger des topos ?

C’est Pascal Sombardier qui avait fait signe à Paulo Grobel pour faire le premier bouquin. Comme je travaillais avec Paulo, il m’a proposé de faire ce projet avec lui et on a cherché un photographe. On a répondu à cette commande sans trop savoir dans quoi on s’engageait et sans forcément avoir une vision à long terme sur le déroulement des choses. Ce premier bouquin [Sommets des Ecrins, les plus belles courses faciles] a fait un carton, je crois qu’on est à 12 000 exemplaires maintenant. Ranger un peu mes idées et être guide autrement m’a beaucoup plu par ce premier livre. Quand j’écris un topo – et c’est encore plus vrai maintenant parce que j’ai un peu plus de maturité dans ce domaine – j’ai vraiment l’impression de continuer mon métier à travers ce que je peux écrire, conseiller ou ce que je peux dévoiler au lecteur. Ça complémente ce qu’on peut faire sur le terrain ou en formation. C’est une autre façon de faire le guide mais aussi de travailler sa notoriété. Je m’en suis rendu compte après avec amusement car c’est quelque chose que je n’avais pas mesuré.

Tu t’es alors découvert une passion pour l’écriture ?

Oui, je me suis découvert quelques capacités d’écriture mais qui sont sans prétention littéraires. Étonnamment après, ça a débouché sur un travail avec la presse spécialisée de montagne et ensuite sur d’autres bouquins.

Comment est né le projet de faire un topo-guide sur la Barre ?

François Damilano est quelqu’un que je connais depuis très longtemps. J’ai un peu suivi ce qu’il faisait et je lui ai donné quelques coups de main pour ses topos de cascades dans les Ecrins. J’ai trouvé intéressant ce qu’il faisait en termes d’édition de topos dans cette collection. Un jour il m’a proposé de transposer au niveau des Ecrins le même topo-guide qu’il avait édité pour le mont Blanc [Mont Blanc 4810 m, 5 voies pour le sommet] et j’ai tout de suite dit oui.

Tu la connais bien cette Barre…

Oui. J’ai beaucoup fait la Barre pendant une période et puis je n’y allais plus trop ces dernières années. Ce projet de bouquin a fait que j’y suis retourné avec plaisir. J’ai donc refait les itinéraires décrits avec un autre regard et dans un autre contexte. Je suis donc parti avec mon appareil photo... il y a toute ma famille dans ce topo ! (rires)... mes enfants, ma femme, quelques amis, des clients.

Comment as-tu procédé ?

Il y a des jours où je partais tout seul avec mon appareil photo, ça ne m’était jamais arrivé... aller chercher l’éclairage de la face au bon moment pour pouvoir faire des tracés corrects, faire des panoramiques... c’est une façon de faire de la montagne qui est imposée par le bouquin et qui est intéressante. Ensuite on répète les voies, on mitraille et on prend des notes le soir. Par exemple lors de la traversée sud-nord de la Barre avec mon fils, j’ai fait quatre cents photos. Et puis quand on se rend compte qu’on ne va pas réussir à faire ça tout seul, on demande l’aide des copains, leur avis sur certaines photos, sur certains tracés, les variantes, des renseignements d’ordre historique... Je suis toujours exaspéré par la façon dont est faite la trace sur la Barre qui passe délibérément sous les séracs sur la droite. J’ai essayé plusieurs choses, j’ai demandé des avis à droite et à gauche et j’ai finalement pris l’option ne pas justifier ce tracé au milieu plutôt que sur le côté. C’est aussi une façon d’inviter les gens à réfléchir où il faut passer. L’idée n’est pas de montrer du doigt ou de faire des polémiques mais de se dire qu’on peut peut-être faire autrement.

Combien de temps a duré ce travail de rédaction ?

C’est un travail qui s’est étalé sur deux ans... aller sur le terrain, faire les photos, écrire, faire les navettes... car quand on remet le manuscrit et les documents à l’éditeur, il y a un deuxième travail qui se met en place. On équilibre tout ce qui a été fait, on épure et on réfléchit sur la cohérence. C’est une étape qui est très consistante et ça a été un vrai plaisir de faire ce travail avec François. Chez Glénat, c’est quelque chose que je n’avais pas connu car les choses se faisaient sans ma présence alors que là, j’ai assisté à toutes les étapes, comme les sélections de photos, les sélections de textes, je me suis aussi attelé à chercher des partenaires pour les pages publicitaires à l’intérieur du topo. Tout ça était très intéressant mais je ne ferais quand même pas tous les ans un bouquin comme ça parce que j’ai trouvé que c’était beaucoup d’énergie. (rires)

Sur les 7 voies que tu décris, y en a-t-il une que tu affectionnes plus particulièrement ?

Oui. Celle que je préfère est la traversée sud-nord pour plusieurs raisons. C’est une course complète où l'on trouve tous les styles, la recherche d’itinéraire, une partie rocheuse, une partie mixte, une longue marche d’approche et une longue descente. C’est un itinéraire très beau, un peu caché, et qui demande toutes les qualités d’alpiniste.

En refaisant la Barre par ces différents itinéraires, tu as aussi redécouvert cette montagne ?

Oui et comme je voulais rentrer dans une visite complète de la Barre, c’est là que j’ai fait la croix. Il y a quand même le moyen de faire une grosse partie de tous les itinéraires majeurs de difficultés moyennes sur la Barre. Monter par Temple Ecrins, faire la traversée sud-nord, descendre par la directe, dormir au refuge des Ecrins, ensuite faire le couloir de Barre Noire, retraverser dans l’autre sens et donc recroiser le sommet en perpendiculaire puis rentrer sur la Bérarde. Je n’aurais peut-être pas eu cette idée-là s’il n’y avait pas eu le bouquin, mais je me suis posé la question de savoir comment je pouvais donner l’envie aux gens de rester plus longtemps sur la montagne et d’en voir aussi tous les versants. J’avais déjà fait la croix du Cervin, la croix du Weisshorn, par les grandes arêtes de ces deux montagnes et je me suis dit que ça pouvait s’appliquer aussi pour les Ecrins.

Quel est le concept de ton topo ?

Le concept de ce topo est un mélange à la fois de descriptifs et de conseils [français-anglais]. Ça se lit un peu comme un article, il y a des encadrés et on n’est pas obligé de lire le topo depuis le début. L’intérêt est d’accompagner les gens dans la préparation de leur course de terrain mais aussi dans leur course de connaissance du sommet et leur donner le maximum d’éléments pour savoir s’ils s’engagent dans la bonne course.

Quel est le niveau technique des voies décrites ?

Ça va du niveau F pour la voie normale du Dôme au niveau AD pour la traversée sud-nord. L’objectif n’était pas de décrire des voies difficiles mais plutôt de parler avec un langage d’alpiniste pour inviter les gens [même débutants] à être en phase avec la montagne, à choisir la bonne course comme je disais, à bien se faire accompagner et à savoir dans quel milieu ils mettent les pieds. On a l’impression que les voies normales dans les Ecrins ou le mont Blanc sont faciles puisque tout le monde y va. Mais on se rend bien compte que beaucoup de gens se trompent, qu’ils n’en profitent pas suffisamment et qu’ils prennent éventuellement trop de risques. Il y a sept mille personnes qui montent au sommet de la Barre chaque été par le côté Vallouise. Mais il y a d’autres versants sur cette montagne qui peuvent être intéressants. Et à fortiori appuyer le bouton historique en disant : avant les Ecrins se faisaient beaucoup plus par la face Vénéon [par la traversée des Ecrins] que par la face nord, ce qui est assez étonnant, c’est-à-dire qu’avant l’activité pratique au 19e siècle se faisait depuis la Bérarde et puis la vapeur s’est inversée car la voie normale est maintenant du côté glacier Blanc.

Constate-t-on alors une surfréquentation pour le sommet de la Barre ?

Oui, dans le sens où il y a beaucoup de monde mais c’est assez bien régulé et il n’y a pas trop de surbooking dans les refuges. Mais ça pourrait l’être encore plus et c’est aussi la vocation de ce genre de topo : dire qu’on peut répartir les alpinistes sur la montagne en proposant d’autres itinéraires. L’autre idée, c’est aussi faire la promotion de la présence d’un guide et d’un encadrement sur une course, lorsque les itinéraires sont un peu sauvages et un peu difficiles à réaliser seul.

 

 

François Damilano, guide, alpiniste, glaciairiste,… anime JMEditions avec Françoise Rouxel. Il nous parle ici de leur collection des sommets emblématiques des Alpes.

Montagnes Reportages : Qu’est-ce qui a motivé JMEditions à créer cette collection sur les sommets emblématiques des Alpes ?

François Damilano : L’idée est partie du mont Blanc. Beaucoup de gens qui rêvent de monter sur le toit de l’Europe ne sont pas nécessairement des alpinistes [ce qui pose d’ailleurs un certain nombre de problématiques sur la montagne dont on entend beaucoup parler]. Plutôt que de stigmatiser cette population, je pense que nous, en tant que professionnels qui sommes au cœur de l’activité, devons faire en sorte de les accueillir au mieux et de partager nos informations. Pour le sommet du mont Blanc, ou bien on trouvait des beaux livres grands formats avec des photos évocatrices essentiellement plaisantes pour le regard ou bien à l’autre bout de la chaîne, on trouvait des topos hyper spécialisés dans laquelle la voie normale du mont Blanc était traitée de manière relativement succincte puisqu’elle n’est pas extrêmement technique pour les alpinistes pointus. Et ces topo-guides spécialisés sont des outils auxquels les alpinistes occasionnels n’avaient pas accès parce qu’ils n’en connaissaient pas l’existence ou parce que la lecture était trop compliquée à interpréter. Il n’existait donc pas un ouvrage assez simple qui replaçait le mont Blanc dans sa dimension alpine, qui expliquait réellement les enjeux et les problématiques de ce sommet et qui donnait ensuite les clés pour pouvoir y accéder. Ce premier ouvrage Mont Blanc 4810 m, 5 voies pour le sommet fonctionne bien, il répond donc a un réel besoin. Les guides aussi l’utilisent, comme partage d’informations avec leurs clients avant de gravir le sommet. Finalement dans la même veine et la même idée que ce premier livre, on s’est donc préoccupé des Écrins pour ce deuxième ouvrage sous la signature de Jean René Minelli.

Quelles sont les caractéristiques particulières de cette collection ?

La caractéristique des topos chez JMEditions est de proposer des ouvrages extrêmement visuels. Il y a évidemment les textes avec les descriptions rigoureuses, mais on laisse beaucoup d’espace à une large illustration photographique sur laquelle on propose systématiquement des tracés extrêmement précis. De la terrasse du refuge ou du pied de la face, il suffit de regarder la photo et le tracé pour s’y retrouver. L’iconographie est la spécificité de la nouvelle génération des topos.

Comment sont présentées les voies décrites dans ce dernier ouvrage ?

Les Ecrins ont une spécificité très caractéristique entre cette face nord totalement glaciaire avec le glacier Blanc depuis la vallée de Vallouise et une face sud essentiellement rocheuse avec le versant de la vallée du Vénéon. Cet ouvrage s’étend très largement sur la voie normale, ses variantes – le couloir de Barre Noire, les traversées est-ouest ou ouest-est de la Barre des Ecrins – et puis ensuite, on fait un pas de côté en basculant sur la vallée du Vénéon. Jean-René Minelli fait ressortir de l’ombre des voies historiques pas extrêmement difficiles mais oubliées de la plupart des alpinistes. Ce sont des voies très intéressantes mais peu fréquentées parce qu’elles sont un peu loin, parce que c’est sauvage et parce qu’il n’y avait pas jusqu’à maintenant un topo hyper précis qui donne envie d’aller gravir ces voies.

> Le site web de Jean René Minelli ici

Montagnes Reportages © 2014. Tous droits réservés. All rights reserved