En 2008, Marion Poitevin a été la première femme à intégrer le Groupe Militaire de Haute Montagne. Elle est actuellement aspirant guide et Instructeur à l'Ecole Militaire de Haute Montagne de Chamonix...
Une interview exclusive pour Montagnes Reportages.

Photos : Collection Marion Poitevin

Montagnes Reportages : Tu es originaire d’où ?

Marion Poitevin : Je suis née en Lorraine et je suis arrivée à l’âge de six ans à la Roche-sur-Foron en Haute-Savoie où j’ai grandi. Mon papa faisait un petit peu de montagne, ma maman aimait bien mais ils ne m’ont jamais emmenée plus que ça. On faisait de la rando à pied ou on allait skier, mon frère râlait tout le temps alors après on n’y allait plus. Du coup après j’y allais toute seule, je prenais mon vélo et j’allais me promener dans les alpages au-dessus. Ensuite très vite j'ai su comment faire les grandes voies, j’essayais de motiver mon papa pour qu’il m’emmène mais il n’était pas toujours très enthousiaste ! (rires)


Quel a été ton parcours vertical ?

Au collège, il y avait une classe sport option escalade et ski de fond. Le mercredi et le vendredi après-midi on faisait de l’escalade et là j’ai bien accroché. On allait toujours en falaise car on n’avait pas vraiment de mur. J’aimais bien le ski de piste et le ski de randonnée, j’ai fait beaucoup de sorties avec le CAF et la FFME. Deux fédérations, c’est un peu le bazar mais du coup il y a deux équipes jeunes ; deux équipes au niveau départemental et deux au niveau régional, ça permet de faire deux fois plus de stages. J’ai donc fait plusieurs sorties avec eux pour apprendre à faire de la montagne, ensuite je suis allée deux ans à Grenoble pour faire une licence. J’étais à la FAC et je faisais pas mal de montagne. Après je suis partie un an en Allemagne pour mes études, je suis ensuite revenue à Chamonix pour faire du ski et me présenter au test d’entrée, après je suis rentrée dans l’Armée.

Et très vite, tu es allée vers la compétition…

J’ai commencé la compétition il y a bientôt quinze ans (rires) et à l’époque c’était quand même facile. A ma deuxième année d’escalade je me suis retrouvée au championnat de France UNSS et ce n’était pas le même niveau qu’aujourd’hui. J’ai tout de suite fait de la compétition car c’était évident et puis quand on est gamin c’est sympa, on voit les copains, on se donne l’occasion d’aller grimper, et comme on n’avait pas de voiture pour aller en falaise tout simplement, c’était pas aussi simple, alors on faisait tous des compètes.

Tu lisais un peu de littérature alpine ?

Pas du tout. Je ne lisais pas d’histoires de montagne. Je ne voulais pas lire la montagne mais la vivre. Par contre j’ai évidemment lu la biographie de Destivelle et de Lynn Hill, afin de savoir comment elles en sont arrivées là.

Quelles sont tes fonctions professionnelles actuelles, en quoi consiste ton travail ?

J’ai rejoint en 2008 le Groupe Militaire de Haute Montagne (GMHM) et depuis août 2012, je suis instructeur à la DDS, la Direction des Stages au sein de l’EMHM, l’Ecole Militaire de Haute Montagne, à Chamonix. C’est très sympa comme travail, on enseigne aux chasseurs alpins à faire du ski de randonnée ainsi que les techniques de l’alpinisme, du ski de piste et de l’escalade. En hiver on va faire du ski de randonnée et des raids à skis, l’été c’est l’escalade et l’alpinisme. On est une trentaine d’instructeurs. On forme donc les chasseurs alpins qui viennent de différents bataillons, le 27e bataillon de chasseurs alpins d’Annecy, Varces et Chambéry. Ils viennent chez nous, on leur enseigne les bases, ils retournent ensuite dans leurs bataillons pour pouvoir emmener d’autres gens en montagne.

A partir de quand as-tu décidé de faire ce métier ?

Je n’ai pas vraiment décidé. J’avais fait ma licence de langue étrangère appliquée anglais-allemand, je ne savais pas trop quoi faire et j’avais plus ou moins ma liste pour aller au guide alors je me suis dit, je vais le passer et on verra bien comment ça se passe. Je n’avais jamais imaginé dans ma tête que plus grande, je serais guide de haute montagne.

 

Que représente pour toi ce métier de guide de haute montagne ?

C’est une grosse responsabilité d’emmener des gens en montagne et c’est un chouette métier car il est hyper varié, mais je l’imagine plus comme un métier à court terme ou en tout cas partiel même très prenant... Là cet après-midi j’ai encore un enterrement, c’est le quatrième de l’hiver. C’est un peu lourd parfois. Je pense que c’est un métier que je ferai toujours plus ou moins, en ce moment je suis guide à plein temps, j’ai encore cinq ans à faire dans l’Armée mais je ne m’imagine pas faire ça toute ma vie, d’ailleurs la durée de vie professionnelle d'un guide est de dix ans.

En 2008, tu es devenue la première femme à rejoindre le GMHM. Comment es-tu rentrée dans le Groupe ?

Déjà je faisais partie de L'Equipe Nationale Féminine d'Alpinisme (ENFA), notamment avec Karine Ruby qui avait quitté cette équipe. C’était la première fois que la fédération faisait une équipe féminine d’alpinisme. Le GMHM s’est dit que ça serait peut-être sympa de prendre une femme, que ça allait aussi faire parler d’eux surtout si on arrivait à faire quelques réalisations. C’est vrai que les hommes ont fait un peu le tour des réalisations et même s’il reste encore des choses à faire, le niveau est tellement élevé aujourd’hui que ce n’est quand même pas facile de se démarquer, même pour le GMHM. En tant que femme il y a encore un paquet de trucs à faire, il n’y a personne qui fait de l’alpinisme. Je pense que le Chef de l’époque était un peu plus visionnaire que la moyenne et il s’est dit que ça serait sympa de prendre une femme. Ils l’ont donc proposé à toutes les filles de l’équipe, mais les autres n’ont pas trop osé. Ça leur faisait un peu peur de partir en expédition avec tous ces bonhommes, après coup je pense qu’elles ont peut-être bien fait ! (rires). Je discutais avec Karine qui me disait : « Mais pourquoi tu ne demandes pas ? De toute façon tu as envie de faire de la montagne, alors vas-y ! » Et je me suis dit pourquoi pas !

Qui a créé cette équipe féminine d’alpinisme ?

J’avais fait partie des stages avec Valérie Aumage, professeur à l’ENSA. Avec la FFME, ils avaient organisé plus particulièrement pour les filles des stages de découverte de l’alpinisme. Ils se sont dit qu’avec ces filles ça pourrait être intéressant de créer une vraie équipe avec une sélection et c’est ce qu’ils ont fait. Au terme de notre objectif, on fait des stages d’escalade artificielle, de cascade de glace, d’alpinisme hivernal et estival. Quand on a fait tous ces stages en deux ou trois ans, on prépare une expédition, j’étais alors partie au Pakistan. Il a fait mauvais temps, on a eu le temps de faire un petit sommet qui était très joli à 5400m je crois, mais on n’a pas fait grand-chose.

Les expéditions se sont enchaînées par la suite ?

C’est vrai que de belles occasions se sont présentées avec le GMHM. Je suis allée en Himalaya faire un 7000, je suis aussi allée en Antarctique, au Canada... Ce sont des expés qui coûtent très cher et que je n’aurais pas pu faire personnellement, en plus c’est trop long à organiser, il faut chercher les sponsors et je ne suis pas assez passionnée par la haute altitude. Ces expés ont été des belles opportunités mais ce n’était pas forcément très rigolo de partir avec six bonhommes qui n’étaient pas toujours très gentils. Par contre, j’ai vraiment bien aimé le milieu polaire. L’expé que j’ai faite avec mes copines Chloé Laget et Fanny Gras sur l’Ile de Baffin a été la plus sympa. Nous sommes parties faire du ski de pentes raides et de la marche sur la banquise. Il a fait -35° pendant deux semaines, c’était sympa de voir comment le groupe s’est soudé devant la difficulté et ça a marché. Ce que j’ai apprécié là-bas, c’est le fait de se déplacer avec les pulkas où l’on peut mettre tout notre matériel pour un mois d’autonomie et se balader facilement partout. Si on sait bien gérer le froid, il devient un allié pour plein de choses comme la glace qui devient suffisamment solide pour marcher dessus. Il y a eu aussi des orteils noirs, des joues cloquées, des fesses brûlées par le froid, on ne s’attendait pas à ce qu’il fasse aussi froid car normalement il ne fait pas aussi glacial à cette période. J’ai préféré marcher en pulka plutôt que d’aller grimper en Antarctique, là-bas c’est trop compliqué. Et à l’heure d’aujourd’hui, je n’ai plus trop envie d’aller me cailler les fesses dans des expéditions (rires), j’ai envie de faire une petite pause. Du coup je vais partir au Yosémite l’année prochaine.

 

La haute altitude, ce n’est donc pas trop ton truc en ce moment ?

Là tout de suite non ! (rires). Je suis vraiment plus portée sur la grimpe, l’escalade en rocher et ce qui me fascine c’est plutôt les belles fissures au soleil. Après je pense que je ferai encore une ou deux petites expéditions avec mon ami qui n’est jamais allé en Himalaya. Il passe le diplôme de guide comme moi. Mais c’est plus en fonction de la personne avec qui je partirai que la destination. Si je trouve quelqu’un de vraiment sympa qui veut aller en Himalaya et avec qui j’ai envie de partager des choses, j’essaierai alors de me motiver ensuite là-bas et si cette personne-là veut aller au fin fond de l’Afrique, alors j’irai au fin fond de l’Afrique ! (rires)

Grimper avec des hommes et grimper avec des femmes est très différent pour toi…

Je n’arrive pas trop à l’expliquer, mais on est toutes d’accord entre filles, c’est plus sympa de faire des trucs entre nous. Il y a encore deux jours, j’étais en train de faire du ski avec une parisienne, il n’y avait rien d’extrême mais finalement elle me dit : « C’est la première fois que je fais du ski avec des filles, oh c’est sympa ! » (rires) Oui, parce que ce n’est pas le même état d’esprit, ça sent moins la testostérone et c’est moins la compétition tout le temps. Entre filles, on a moins besoin de prouver je ne sais pas quoi... Après, il y a des bonhommes avec qui ça se passe très bien, mais dans l’ensemble, ça ne se passe pas toujours comme il faut. Il y a aussi des quiproquos parce que parfois tu leur plais bien et ça transforme alors un peu les relations. J’ai trouvé flagrant quand j’étais en Himalaya avec le Groupe. Chacun faisait la trace dans la neige, donc il fallait tourner. Celui qui faisait la trace le plus longtemps et le plus vite, forcément c’était mieux. On n’a pas oublié de me faire remarquer que je n’avais pas fait la trace. Je filmais en même temps, je doublais les personnes, après je les filmais quand ils me passaient devant donc je ne me suis jamais retrouvée devant à faire la trace. Alors qu’avec les filles à Baffin, celle qui marchait devant et qui était fatiguée se poussait et laissait passer la deuxième, il n’y avait pas de problème et on n’était pas obligées de lui dire d’arrêter de faire la trace pour qu’on puisse tourner... c’est naturel, elle est fatiguée et laisse passer l’autre devant et c’est quand même pas la honte !


Comment expliques-tu que l’alpinisme féminin soit si peu reconnu ?

Je ne sais vraiment pas. Mais ce que je sais, c’est que dans d’autres sports c’est encore pire, et à côté les guides de haute montagne sont vraiment des "bisounours". Dans le monde du free ride à ski et la spéléologie, ils sont encore plus sectaires. J’ai une amie spéléologue, la première BE spéléologue de France qui me racontait son parcours pour en arriver jusque-là... (rires) il faut avoir un peu les dents longues. Je pense que c’est aussi la faute aux deux sexes, les hommes qui ne laissent pas de places et les femmes qui ne vont pas chercher leur place quand on la leur laisse. Au début quand je suis rentrée à l’âge de 23 ans au GMHM, je n’avais pas vraiment le niveau. J’ai été embauchée plus ou moins par une discrimination positive, ils se sont dit qu’ils ne trouveraient pas de fille avec un meilleur niveau et ils ont espéré que je progresserais. Ils pensaient m’apprendre comment faire des expéditions – ce qu’ils ont fait d’ailleurs – et ils m’ont donc quand même fait sentir que je n’avais pas le niveau. Puis à la fin j’avais plus le niveau que certains, donc on me l’a fait aussi sentir (rires)... Donc si tu n’es pas assez fort pour l’escalade, on ne va pas t’appeler pour aller faire des grandes voies dures et si tu es trop fort, ça les agace... c’est donc un peu délicat tout ça.

Quelle évolution vois-tu pour cet alpinisme ?

Qu’il y ait des femmes qui puissent faire des trucs entre femmes et progresser comme ça. Mes meilleures journées montagne se sont passées entre copines et quand je fais le bilan finalement, j’ai appris à faire de la cascade de glace avec une copine, à faire de la montagne dans les Ecrins avec une copine. A Chamonix j’avais deux copines, l’une a disparu, l’autre est paraplégique. C’était avec elles que j’avais le plus envie de faire de la montagne. Je pense donc que plus il y aura de femmes, plus le niveau va monter, c’est sûr.

Tes projets ?

L’échéance, c’est déjà de finir mon diplôme de guide dans un an et demi. On a encore quelques courses à faire pour présenter une nouvelle liste au stage de guide. Il faut donc que j’aille encore en montagne… mais j’ai quand même de plus en plus de mal à y aller. Disons que les copines avec qui j’y allais ne sont plus là, il y a plein de monde qui n’arrête pas de mourir autour de moi, c’est un peu bizarre. A l’EMHM on a perdu trois instructeurs en un an, le PGHM en a perdu deux. Normalement il y a un accident tous les cinq ans en moyenne, mais là c’est vraiment le carnage. Quand j’étais au GMHM j’étais super motivée, j’étais à fond, je m’entraînais tout le temps, je ne faisais que ça et puis au fur et à mesure que tu vois partir les amis, tu te dis que finalement il n’y a pas peut-être pas que ça et tu remets un peu les choses dans le bon ordre. J’essaie maintenant de trouver d’autres priorités, j’ai fait des voyages en stop avec une copine, je vais régulièrement à Paris voir mon frère, j’ai fait du parapente, de la chute libre, de la voile... Là je vais partir avec Vanessa François, mon amie paraplégique, on ne va pas faire d’exploits, on va faire une voie dans El Capitan que j’ai déjà gravi quatre fois. L’idée c’est de partager un autre genre d’expédition et pour le moment ça me correspond bien.

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