Comment devient-on guide de haute montagne ? Jonathan Joly, jeune guide des Hautes-Alpes nous emmène dans le sillage de son parcours vertical…
Une interview exclusive pour Montagnes Reportages

Crédit photos : Jonathan Joly

Montagnes Reportages : Comment es-tu venu à la montagne ?

Jonathan Joly : J’ai découvert l’escalade autour de Gap vers l’âge de douze ans. C’est un peu ma mère qui m’a forcé mais j’ai vite adoré ça, je m’y suis mis à fond, avec aussi de la compétition d’escalade. Jusqu’à l’âge de seize ans, je grimpais quatre, cinq fois par semaine. Au CAF(1)de Gap, on avait la chance d’avoir énormément de personnes qui étaient guides ou en passe de l’être. Il y avait aussi des objecteurs de conscience qui nous encadraient et passaient aussi le guide. Ils nous ont donc fait connaître petit à petit l’activité de la cascade de glace. Vers l’âge de 18 ans, nous étions quatre ou cinq à être motivés pour passer le diplôme de guide et on s’est dit pourquoi pas ! On a donc commencé à faire de la montagne, ainsi que les courses qu’ils nous demandaient. J’ai présenté le probatoire une première fois quand j’ai eu 19 ans.

Tu es maintenant guide de haute montagne… quel a été ton parcours ?

Il faut préciser qu’entre temps il y a eu un nouveau cursus car je l’ai passé dans l’ancienne formule. Cela fait deux ans que ce nouveau cursus a été mis en place. Me concernant, il fallait faire une liste de cinquante-cinq courses dans tous les domaines, ski de rando, cascade, alpinisme, course de neige, escalade… C’était une liste de probatoire qu’il fallait envoyer à l’ENSA(2)afin qu’elle le valide ou pas. Si elle était validée, on faisait un premier jet de deux jours pour faire le probatoire du ski, on y allait en avril généralement. On faisait une montée en randonnée de 800 à 1000m de dénivelé puis une descente à la suite directement. Si on obtenait la moyenne – il fallait avoir 10 minimum – on avait la possibilité de présenter le probatoire été en juillet. Il se faisait sur une semaine avec en gros une activité différente chaque jour, la cascade avec la technique du frontal, la progression sur glacier avec un piolet droit d’alpinisme, des parcours variés dans des gros parcours de blocs où l’on devait y courir et descendre le plus simplement et proprement possible, des cours d’orientation, de l’escalade et désescalade en grosses chaussures d’alpinisme, un entretien et des connaissances générales. Tout ça sur une semaine, chaque jour étant éliminatoire, si on n’avait pas la moyenne, on était recalé. A la fin de la semaine, il fallait qu’on ait une note de 12 de moyenne minimum en ski ainsi que sur les autres activités. J’ai présenté le ski la première fois en 1999, je l’ai validé en 2007 parce que j’étais assez mauvais skieur à l’époque. Après avoir donc échoué en 1999, j’ai mis 3, 4 ans à retourner dedans parce que j’ai eu un parcours qui a eu une évolution. J’ai donc dû le présenter quatre fois et la quatrième a été la bonne !

Tu as exercé le métier de gardien de refuge quand tu étais plus jeune...

Oui, pendant quatre ans. A l’âge de seize ans j’ai commencé à faire une demande pour être gardien de refuge. Il n’y avait pas de place disponible en tant que gardien même mais il y avait une place de porteur à pourvoir, alors j’ai fait du portage la première année. Je montais au refuge des Souffles dans le Valgaudemar, 1000m de dénivelé avec des charges de 40 à 50 kg. La deuxième année je suis passé aide-cuistot, la troisième année, j’étais cuistot et second gardien, la quatrième année, pareil… C’est un refuge en moyenne montagne donc je croisais énormément d’accompagnateurs mais très peu de guides. J’allais à tous les rassemblements des gardiens de refuges et ça m’a permis de rencontrer du monde. Après, en tant que guide, j’allais dans ces mêmes refuges que j’avais côtoyés quelques années avant, c’était donc plus simple pour le contact.

 

Tu as aussi fait du Secours en montagne...

Oui en effet. Quand j’étais dans ma période grimpe il y a plus de quinze ans, je grimpais toujours dans le secteur d’Orpierre dans le sud du département des Hautes-Alpes. Il y avait tout le temps là-bas des gendarmes et à force de les croiser, j’ai commencé à parler avec eux. Quand ils m’ont dit qu’ils faisaient du Secours en montagne, ça a commencé à me trotter dans la tête. J'ai donc commencé à me renseigner. Le père d'un pote avec qui je faisais de la compétition d'escalade était justement responsable des sélections en PG(3). Je lui ai demandé des renseignements, il m'a dit de venir. Vers 20 ans j'ai donc passé le concours de gendarme. À 21 ans j'étais gendarme et je suis rentré au PG dans l'année de mes 21 à 22 ans. J'ai arrêté l'an dernier. Ça a été une très bonne expérience qui m'a permis de connaître déjà des gens comme Jeff que je ne connaissais pas dans le civil. Il y a une bonne émulsion, il y a de très bonnes personnes qui mettent en avant le Secours comme Jeff, tout comme d'autres personnes aussi bien sûr.
J’ai quitté le PG pour des raisons différentes on va dire, je ne correspondais plus trop au modèle type. Du coup, j'ai préféré le quitter avant de partir en mauvais termes, j'ai fait dix ans, ça m'a suffi, je suis passé à autre chose.

Quelle est ta définition du métier de guide ?

Avant tout, c’est un métier de passion, qui comporte des risques mais qui est avant tout passionnel. On pratique déjà la montagne de notre côté personnellement, il faut aimer évidemment et on ne se lève pas le matin comme pour aller faire un travail à la chaîne et heureusement d’ailleurs. Ceux qui font ce métier de guide doivent savoir communiquer cette passion et la retranscrire à tous types de niveaux. Il faut s’adapter. Quand on est aspirant guide, les profs disent : « Allez y lentement, vous allez voir que le rythme du client est très lent ! ». Alors on se dit qu’on y arrivera bien et en fait on s’aperçoit vite que s’adapter au client est très difficile. Il faut se mettre dans la peau d’une personne qui n’a parfois jamais mis un pied en montagne ou ailleurs, se mettre à son niveau pour justement éviter le stéréotype du guide qui part en avant, qui fait 50m sans mettre un point et qui dit : « Allez vas-y, viens ! » Le guide a mis cinq minutes parce que c’était super facile. Son client va mettre deux heures et il va se faire pourrir par son guide. Ce n’est pas du tout ça ! Avant tout, un guide ne doit pas montrer qu’il a les capacités – puisque normalement il les a – mais montrer qu’il peut faire passer son client dans tous les endroits, que son client est capable de le faire en toute sécurité et de la façon la plus agréable. Si le client se sent tiré au bout d’une corde, ce n’est pas agréable pour lui, alors que s’il se sent accompagné, c’est nettement mieux.

Comment "attrape-t’on" ses premiers clients ?

Indéniablement on est obligé de travailler dans une compagnie. Soit on s’inscrit dans un bureau local des guides, soit on s’inscrit dans une des grosses agences de voyages spécialisées qui sont en place depuis un moment. Elles fournissent énormément de travail, surtout l’été. Dès qu’on est inscrit dans une compagnie ou un bureau des guides et qu’on est en place, on assistera à un tour de rôle des guides, chacun aura un boulot affecté, du coup il pourra prétendre à emmener des gens en montagne. Ensuite, récupérer des clients, ça se fait au fur et à mesure du temps. Si le client est satisfait de la prestation, il demande tel guide quand il rappelle le bureau. Tout ça se fait progressivement.

Certains guides boudent un peu le sommet du mont Blanc... Tu en fais partie ?

J’étais au Secours en montagne jusqu’à il y a un an, j’ai donc arrêté la Gendarmerie. Maintenant je suis donc guide à temps plein depuis un an. Si on m’appelle pour du boulot et que je suis libre, ça ne me dérange pas du tout d’aller au mont Blanc, surtout que j’adore ce sommet ! C’est magnifique malgré le monde. Il y a tellement de possibilités de le faire par des voies diverses et à des heures différentes, que ça m’enchante à chaque fois d’y aller. La vallée Blanche, ça reste du bon ski quand c’est bon. Je n’ai pas la corde au cou au niveau argent donc je sélectionne quand même aussi les demandes. Quand c’est bon j’y vais, quand ce n’est pas bon je déconseille d’y aller. Après si un client insiste je lui dis de trouver un autre guide.

Quelles sont les types de demandes des clients,... rocher, glace, ski ?

Il y a vraiment de tout. Il y a beaucoup de ski hors-piste l'hiver. L'été, là où je travaille en Corse, c'est principalement que du canyon, c'est d'ailleurs impressionnant. En fait ça dépend de l'endroit où tu te trouves. Dans mes clients persos, j'ai beaucoup de ski de rando et de cascade de glace.

Quels sont les massifs où tu peux être amené à travailler ?

L’an dernier j’ai fait un beau raid via une agence qui m’a fait bosser. Je suis allé avec des clients en Autriche dans un massif que je ne connaissais pas. On l’a fait en autonomie pendant huit jours, les clients savaient que je découvrais aussi cette région. C'était très agréable de partager avec eux la même chose, de lire la carte tous ensemble pour savoir où l’on allait... J’ai une cliente perso qui me prend régulièrement, et on part justement dans quelques jours en Ecosse au Ben Nevis. J’ai aussi des clients qui m’ont demandé d’organiser un raid à skis au mois d’avril en Turquie. Au fur et à mesure des années, on commence ainsi à se faire sa propre clientèle.

Dans ton travail de guide, quels sont tes terrains favoris ?

Je fais pas mal de canyons, j’adore ça. L’hiver, je pratique la cascade de glace, le mixte, l’escalade en montagne, l’alpinisme... Je peux dire que j’aime toutes les activités de montagne, mais ce que j’évite de faire, ce sont les écoles d’escalade proprement dites. Les BE d’escalade sont nombreux et sont déjà sur ce créneau alors autant leur laisser ce travail. Et puis c’est surtout que ce n’est vraiment pas ce que je trouve de plus gratifiant pour moi, voilà bon... c’est mon point de vue personnel. Sinon, je fais quasiment toutes les activités.

Tu es bien impliqué dans l’association DTS (Dry Tooling Style)…

Oui, ça a commencé en 2009 avec Etienne Grillot, Jeff Mercier et moi-même. Au début c'est plus venu de Jeff et d'Etienne qui voulaient monter un circuit dry. Quand je suis arrivé dedans, j'avais équipé un nouveau secteur de dry à l'époque où je commençais à côtoyer Jeff. Là, il me dit qu'il cherchait à monter un circuit. Je me suis dit pourquoi pas ! Le dry-tooling, c’est un peu Jeff qui nous a dirigés là-dessus indirectement à force de grimper ensemble. Il avait déjà cette culture de libérer les voies en dry au lieu de les faire en artif. Ça faisait un moment que l’on jouait déjà en mixte, mais faire des voies en dry pur avec des trous percés, il y a huit ans de cela, je ne connaissais pas trop. Cette année on a équipé autour de Briançon une grande voie en dry de 250m, elle est pour l'instant unique en France et peut-être même ailleurs. Elle a été répétée quinze fois en deux mois... On espère que ça ne sera pas la première ni la dernière. En 2009 a eu lieu la première édition DTS sur trois secteurs. Chaque année, ça se passe sur des secteurs différents ou avec au moins une étape différente. Ce n'est pas une compétition, c'est un contest. Le but est de permettre de se rassembler, de passer une très bonne journée à faire du dry. Après, concernant l'esprit compétition, on le met en jeu parce qu'il y a des sponsors qui nous donnent des lots, on récompense largement les vainqueurs, mais ce que je veux dire, c'est que DTS… c’est avant tout une ambiance. Chaque année, on a quasiment un vainqueur nouveau. En fait, c’est plus un gros rassemblement de dry pour mettre en avant une nouvelle activité qui vient de naître, qu’un esprit compète à fond comme sont les compétitions de glace actuellement. Du coup l’association DTS a fait naître en 2011 le premier championnat de France d'escalade sur glace à Champagny-en-Vanoise, qui a abouti en 2012 sur une étape de coupe de monde de glace. Là par contre, c'est vraiment de la compétition. Ça se déroule sur la tour à Champagny et aussi à Chamonix. Il y a la FFCAM(4) qui nous aide et qui finance les déplacements, les inscriptions aux épreuves. Petzl fournit tout le matériel et grâce à ces deux gros sponsors, ça permet à des jeunes qui ne connaissaient pas cette activité-là, d'aller toucher les athlètes qui ont l'habitude depuis quinze ans de grimper sur la glace, d'aller aussi voir les différentes grosses structures de glace et dry, ça c'est vraiment intéressant.

Quels sont les personnes qui t'ont marqué quand tu étais plus jeune ?

Je ne suis pas trop "lecture" mais le premier livre de montagne que j'ai adoré a été "Annapurna, premier 8000". Après, un grimpeur qui m'a marqué au début, c'est Patrick Edlinger car il était en plein essor quand j'étais dans ma période grimpe. J'adorais ça, je le suivais...
Quand je suis venu à la montagne, il y avait beaucoup d'alpinistes pour qui j'avais beaucoup de respect, des gens comme Pierre Allain, Bonatti, Desmaison… quand on trace leurs voies et qu’on voit ce qu'ils ont fait, c'est magnifique. Ces grands hommes m'ont fait rêver et quand on lit leurs livres c'est encore mieux.

Des projets persos pour 2013 ?

L’automne prochain je pars avec des potes, soit en Chine ou en Patagonie, mais c'est encore à voir.


(1) = CAF : Club alpin français / (2) = ENSA : Ecole Nationale de Ski et d'Alpinisme / (3) = PG : Peloton de Gendarmerie / (4) = FFCAM : Fédération française des clubs alpins de montagne

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